Molosses

Ève DERRIEN

On dit qu’une bonne vie se mesure au nombre de vies de chiens et de chats qu’elle a contenues. Ma vie est trop longue.

Ma sœur dit que je suis bizarre, moi qui mets mes chats à la poubelle quand ils sont morts alors que je les aime vraiment, au lieu de leur faire une petite tombe fleurie dans le jardin. À quoi je réponds « Certes, mais je les mets d’abord au congélateur en attendant le jour des boueux, et va donc vivre trois jours avec Mimi dans le deuxième tiroir, au-dessus des brocolis. ».

isbn   9782379120244
196 pages
20 €

Format   140/205
Date de mise en vente 13/12/2020

 

 


Ève Derrien, Molosses, 2020.
L’éclat du gris
Revers du conte. L’histoire ne dira jamais les aventures du petit chaperon gris, ainsi vêtue pour couillonner le loup. Le récit de gueules, on dirait, l’a emporté. Heureusement, avec Molosses Ève Derrien détricote les règles de l’autofiction, en animale grammaticale. Et pas que… Est-ce que l’on peut dire cela ? Est-ce qu’on peut l`écrire ? Ce livre est un opéra en trois parties. Avec du sang bien sûr, pour redire combien la chair est fragile, et aussi une boulimie de bouquins et de co-animaux, avec qui nous partageons le loyer de la Terre.
Molosses ce n’est ni un récit à la première ni à la troisième personne, mais celui d’une personne avec ses moi multiples non reconnus par l’état civil : « J’attire même les lézards et les grenouilles, qui m’escaladent et ne veulent plus me quitter. Sans déc. ». Les molosses, Pilote et Copilote et les chats n’ont pas des crocs de papier. Ils vivent tous autour d’une maison, un rêve d’habiter avec la végétation tropicale en confinement surveillé : « pas un bruit, du vert partout. Et ça sent bon ». Les murs intérieurs sont tout de gris. Ce n’est pas un no man’s land. Un homme (B) tape parfois sur le système, voué à disparaître comme Babylone. Dans cet univers les livres de SF se rebellent : car tout le monde habite chez eux.
La cruxifiction de ces coexistences se poursuit dans le deuxième acte. Avec combats de chiens, d’humains, mygales, trigonocéphales, chats congelés et voisins, proches et lointains. Ici le gris des murs est un mélange qui aide à déconstruire, amène le regard à connaître ce qui ne le satisfait plus afin véritablement de co-naître, naître ensemble, se jumeler avec les existants. D’où la survenue perçante du « Je hais Claudel ». Ce double hypocrite décrié aussi dans les chansons de Brassens. Nous repoussons, selon nos forces, le factice et la mort avec nos mots. À partir du gris. Toujours de quoi faire le plein des sens.
Au dernier acte la lecture s’embrase. Le rouge feu avale les bibliothèques réelles et imaginaires. Le règlement de conte final est prétexte à un opéra bouffe « dans l’odeur des vieux livres, des chiens morts et du rhum ». Le récit en vérité se rit des humains ; il ne dit pas comment les chats se sont vengés des chiens à la barbe de la femme qui lit et qui écrit. C’est que les personnages prennent les lecteurs et les écrivains par les sentiments. L’humour teigneux et chaton se colle à chaque paragraphe, à chaque bout de vie de tout le monde. C’est un roman noir sans crime. La personne reste indemne. Car le livre c’est vous lecteur ! À chaque page, vous brûlez….
Manuel Norvat  le 10/02/2021