Nuit désastre

Laura Karrer

« On peut dire la même chose de nos yeux. Ils se ressemblent mais quelque chose d’essentiel diffère. Les miens sont vert sombre, quelques éclats selon la lumière. Les tiens sont bleu-vert presque translucides, qu’importe l’heure, dehors, dedans, le jour, la nuit. Sous le soleil, ils se confondent. Mais quand les nuances sont plus subtiles, les tiens dévorent les miens. Cette couleur, on dirait un cri. Personne n’ose les regarder, s’y perdre ».

Ian sort peu, évite les bouches agressives, les peaux moites et abimées, aime la solitude, exècre les interactions. Il observe sa voisine, Dolorès, à travers le judas. Son allure légère en format ovale. La voisine se sent pulvérisée. Sa sœur, Judith a disparu dans la mer lors d’un été adolescent alors qu’elles se laissaient dériver, porter par le courant. L’a-t-elle vue se débattre ? A-t-elle ignoré sa chevelure flottante ? Les doutes persistent comme des griffures. Depuis qu’elle sait que Ian l’observe, les jours sont rythmés par ces entrevues singulières.

ISBN 9782379120701

Prix 20 €

195 pages 


Critiques, Analyses et Avis

HordeDuContrevent

Une préférence pour les nuances violettes. Une tendance à la mélancolie.

Pour notre plus grand plaisir, Laura Karrer creuse avec l’incandescent « Nuit désastre » le même sillon que son roman précédant, Ada, retirant de cette veine gothique toute sa substantifique moelle. Et de même, raconter cette histoire étrange, troublante, dans ses moindre détails, serait considérablement l’amoindrir tant son essence est ailleurs.

C’est une nouvelle fois un long poème pour narrer les fêlures d’êtres cabossés, comme figés, englués dans une ambre auréolée, là encore, d’une lumière sépia antique, quasi surnaturelle. Nous retrouvons le goût de la jeune Laura Karrer pour les maisons abandonnées, décorum de vieilles tapisseries chargées, mitées, de baignoires aux pieds recourbés, de bassins troubles, la lente et subtile dégradation des surfaces brutes, les éclaboussures de la rouille et du verre, de nature sauvage qui reprend ses droits, prolifération d’espèces invasives, sournoises grignotant peu à peu tout. Deux êtres cabossés se font face, le feu et l’eau glacée, séparés par le judas d’une porte, symbole central incarnant la distance sécurisante entre soi et l’autre mais aussi une vision déformée de l’autre, réduite.
Le roman suit en effet Ian, un personnage solitaire au faciès étrangement zébré, qui sort rarement et fuit les interactions sociales. Il passe beaucoup de temps à observer sa voisine Dolorès à travers le judas de sa porte. Dolorès porte en elle une douleur profonde : sa soeur Judith a disparu dans la mer durant un été de leur adolescence, et les circonstances de cette disparition ne cessent de la hanter. Depuis que Dolorès sait qu’Ian l’observe, leurs vies se croisent de manière singulière, dans une atmosphère faite d’introspection, de doutes et de relations troubles.

Judith s’est-elle noyée ? Ou s’est-elle donné la mort ? Où est son corps ? A-t-elle suivi d’autres personnes ? Pourquoi son écriture apparait-elle dans un cahier au sein d’un refuge de montagne ? Comment Dolorès peut-elle survivre avec toutes ces questions alors que les deux soeurs étaient tout l’une pour l’autre ? le livre traite de façon remarquable le thème de la disparition, de l’absence, et montre comment un traumatisme non résolu fige les vivants, parfois plus sûrement que la mort elle-même. Dolorès « revit en boucle le dernier été, les dernières heures avant l’évaporation de sa seur sans rien apprendre, en recréant le réel » et porte en elle une nuit entière, la fièvre mordorée de la nuit désastre, la fameuse nuit où la disparition a eu lieu en cet été maudit. «L’une a absorbé l’autre. Ou plutôt l’autre a absorbé l’une».

Au-delà de cette histoire troublante, Laura Karrer excelle dans sa façon d’installer une ambiance, un malaise, et toujours, telle une constante entre ces deux livres, un pont de sororité, ce rouge qui éclate souvent dans le récit, le rouge des fleurs comparées à des plaies vives, le rouge sombre des veines que l’on peut croire noir quand la maladie s’installe, le rouge bleuté des ecchymoses, le rouge du sang versé des femmes, délivrance ou défloration, ce rouge que l’on retrouve même tel un tesson ensanglanté dans l’oeil de Dolorès, au milieu du vert, tel une main de croscomia surgissant de ses feuilles et implorant le pardon.
Quel régal cette foisonnance d’images totalement insolites, que la plume de cette autrice est belle, décalée, originale, étonnante, terriblement sensuelle faisant la part belle aux couleurs et aux odeurs, rendant vivant les éléments.

« L’alcool serpente le long des veines de Dolorès. le liquide se propage dans un champ de jusquiames noires et de lys mortels. Ses écailles langoureuses enveloppent chaque organe, chaque terminaison nerveuse ».

« le bâtiment existait déjà dans sa jeunesse, une maison ancienne suspendue à la roche, deux étages sortis de terre au bord des falaises et son jardin peuplé d’hortensias, d’impatientes, de chardons bleutés, de petites éclaboussures mauves rivales. Méconnaissable, sa chair a été agrandie derrière, au-dessus, sur les côtés. Ses varices, son ombilic dissimulés sous une nouvelle peau. Des excroissances métalliques piétinent l’espace, les allées. Les parterres carmin d’asters et d’astrances, flammes liquides et vibrantes, ont été mutilés, la dentelle pourpre des frênes alentour saccagée. Les herbes hautes sans nom, les racines noueuses, les carapaces lascives d’insectes agonisent sous les dalles parmi d’autres cadavres, les restes des troncs-écailles. Les jacinthes sauvages ploient dans les interstices. Ses organes exubérants débordent ver l’extérieur ».


Nuit désastre est une lecture non consensuelle d’une beauté rare à la tonalité sépia. Métaphores et scènes sensorielles étonnantes m’ont ensorcelée, m’ont prise et enroulée dans leur toile. Toile surréaliste sur laquelle perle une poésie, inquiétante et lyrique, telles des gouttes de rosée dans lesquelles s’abreuver. Ces gouttes font office de loupe mais tout y est un peu flou…l’ambiance l’emporte sur le fonds et nous buvons ce petit lait noir avec délice tout en frissonnant.